03 décembre 2009
Cavalcade, rambarde et manipulation de l'esprit
Je regardais mes pieds depuis quelques temps déjà,
mais je compris enfin que je ne les verrais surement jamais puisqu’ils étaient
profondément enfouis dans mes chaussures. Les jointures étaient labourées, vieillies
voire déchirées…Je m’interrogeais pour savoir pourquoi je pouvais distinguer
mes pieds tout en étant allongé sur mon lit…Je pouvais voir le plafond, dans le
même champ que mes pieds, pas besoin de tourner la tête…Mes yeux étaient fixes
eux aussi. Mes pieds, le plafond ! Pourquoi ? Ca défiait tout ce que
la logique scientifique avait établi depuis des centenaires, à la sueur de
mathématiciens et physiciens dont les théories ne souffraient plus à l’heure
actuelle d’aucune contestation.
Mes jambes étaient genouccoudées
sur mon bureau, situé à très faible distance de mon lit, et ma tête était
étrangement recroquevillée contre ma poitrine…En remuant les yeux, je perçus la
fenêtre et l’extérieur. Il pleuvait, c’était pour ça que je me faisais chier à
regarder mes pieds alors.
Mon portable vibra, je hurlais à
la mort croyant l’apocalypse aztèque arrivé et la fin du monde imminente. Ma
jambe droite ainsi que mon flanc droit se froissaient atrocement sous les
joutes du machin mécanique. Je plonge ma main, lentement, pour pas me froisser
un muscle que j’aurais oublié, sors l’horrible bidule qui continue de
s’égosiller…Dessus c’est écrit « appel (sans dec’ !!!) Christophe »…Je repose le tout loin de
moi et attends que ca s’arrête. Ca cesse ! Parfait…Je suis trop énervé
maintenant alors je me lève d’un vieux pas furibard.
J’allume mon ordi, consulte mes
messages : « EVENEMENT TRES SPECIALE SUR LES BERGES DU RHONE, CE
SOIR, 20 HEURES ! SOYEZ-LA ! » Hum ! L’ordre semble assez
formel. Quand l’heure fut venue, je décidai tout de même de donner un sens à ma
vie. Je fumais un joint bien chargé que j’avais préalablement roulé.
Complètement assommé, je rebondissais jusqu’au lieu dit. Je ne savais pas ce
qui m’attendait la bas, et heureusement parce que si j’avais eu vent des
opérations, je n’aurais jamais pointé le bout de mon nez pour une telle
affaire.
Dans le noir incongru de cette nuit froide et
ennuyeuse, je fus frappé par la présence fantomatique de centaines de gens,
tous bien habillés, prêts à un beau spectacle chatoyant et un peu farcesque.
Ils s’étalaient en une grande bande festive sur la berge, et en face leur
faisait écho la même ribambelle de parfaits crétins. Il y avait donc vraiment
beaucoup trop de mode…On frôlait en fait les dix mille supporters excentriques
et passionnés. Il allait se passer un évènement sportif à la con et moi, tout
déconnecté de la réalité que j’étais, je me suis rué sans émettre le moindre
doute volontaire…Quelle aberration !
J’avais ma gorge sèche, les yeux qui piquaient un peu
et j’étais intimement persuadé que toute personne présente en ces lieux
rencontrant mon regard savait que j’étais complètement défoncé. Heureusement on
n’était pas dans le métro, pas de lumières blafardes qui te font ressortir les
cernes…On était plongés dans le noir naturel de la vallée rhodanienne, à se
péter d’un froid humide qui transperçait ma veste légère et mon pull.
Bon ! Je souhaitais juste que ça commence, j’aurais pu dire que j’y étais,
comme un napoléon à Austerlitz…
Et puis la déferlante commença : « Mesdames
et messieurs prenez vos paris, il ne reste plus que quelques minutes avant le
départ de la première vague…Nous prenons les paris jusqu’à 20h 30 pour la
première vague et ensuite jusqu’à 21h 30 pour la seconde et dernière…Ne ratez
pas une si belle occasion de se faire doublement
plaisir ! »…Oui ! C’était très attrayant en effet.
« Vas-y François, vas pariez ! »
Et le François en question se rua dard-dard à la tâche…Je fus pris d’une envie
soudaine de parier, et puis en fait il aurait fallu que je bouge…J’étais callé
puisque j’avais usurpé la place de François. Ce qui devait être sa femme me
toisa d’un air trop hautain à mon goût.
« Je suis désolé mais je suis en ce moment
complètent défoncé et j’ai froid donc je prends la place de votre mari, qui est
fort sympathique à n’en pas douter…Ne vous inquiétez pas, aucun mal ne lui sera
fait tant que vous garderez le silence ou que vous coopérerez… ! » Je
la gratifiais d’un sourire enjôleur auquel elle ne pourrait de toute façon pas
résister…En effet, elle se leva, ramassa son sac à main en peau d’autruche de
Gambie et en haussant bien sur la tête, se carapata d’un pas osé.
Pendant les quinze minutes qui nous séparaient encore
du début tant attendu des courses, personne ne vient prendre la place libérée à
mes cotés…Surement l’odeur ostensiblement forte de la beuh…Bon ! Puisque
c’est comme ça, j’étends mes jambes et ont n’en parle plus…On en parla
plus ! J’imaginais des milliards de choses dans mon inconscient
semi-réveillé et c’était sacrément tortueux. Il me paraissait tout à fait
plausible que dans les minutes qui suivraient, des immenses bandes de tritons
géants, armés de puissants tridents, naviguant à tout allure sur des hippocampes,
surgiraient du bout du Rhône et remonteraient jusqu’à nous et notre belle
estrade…
En fait non, ce fut bien pire, d’une atrocité sans
nom !
" Hé ! Ca commence…Papa regarde, les
messieurs…Ca y est ! Ils courent ! C’est
parti-iii !" Ainsi hurla dans toute sa naïveté stupide une
magnifique gamine de 1 mètre 20, emmitouflée dans plus de vêtement que j’en
avais jamais portés…Bottes, moufles, bonnet, écharpe, manteau, environ deux
pulls, et trois t-shirts, un pantalon en velours, sous lequel dépassaient des
collants…………..OK !!!
Bien comme l’avait prophétisé la jeune demoiselle
accompagnée de son charmant PAPA, des gens, petites masses noires informes dans
le grand noir du pont Morand, courraient à grandes enjambées efficaces dans
notre direction. Ils venaient du centre ville…Un petit groupe d’une dizaine de
personnes je dirais, comme ça, à vue de nez ! Donc ils gambadaient et
arrivaient désormais sur le pont. Un petit éclair rouge jaillit puis fusa droit
dans le ciel, que c’était beau ! Les gamins applaudirent de toutes leurs
mains…On entendit des « ha ! »…Sous le halo angoissant, appelant
au massacre, les silhouettes se décidèrent, elles convergèrent vers le point du
lancé, très près de la rambarde du pont…
Un grand mugissement retentit dans des enceintes
disposées à cet effet…
« LES JEUX SONT FAITS !!! LES PARTICIPANTS
SONT LANCES !!! »
Les dix mecs, car s’en étaient, sur jetèrent tous par
dessus la rambarde…PLOUF !!! Dix fois !!! Et là ce fut l’explosion,
des milliers de gens rentrèrent dans une folie pas commune, ca hurlait de
partout, ça vociférait sa haine de perdant, exultait salement face à une petite
victoire pécuniaire…J’comprenais rien ; ou ne voulais pas comprendre…Moi
dans ma naïveté retrouvée, j’attendais tranquille, cerveau échauffé, que les
mecs remontent et qu’on les arrête pour stupidité sur la voie publique…
« QUATRE SECONDES ET CINQ CENTIEMES POUR LE
VAINQUEUR…ET C’EST LE NUMERO 11 !!! BRAVO A TOUS LES
VAINQUEURS !!! »
Donc c’était un concours de plongée…Cool ! Je me
levais et décidai de me tirer, trop de conneries en une soirée tue ! Mais
je fus intrigué tout de même, par élan d’humanisme primaire…Personnes ne
semblait véritablement inquiet par la destinée aquatique des plongeurs, et
perché comme j’étais je n’avais toujours pas pu admirer le retour des héros…
« ET BIEN MES AMIS, QUE DE SPECTACLE CE
SOIR !!! C'EST UN NOUVEAU RECORD AUJOURD’HUI !!! VOUS AVEZ BIEN FAIT
DE VENIR !!! ET TOUS CEUX QUI ONT EU LE BON GOUT DE PARIER SUR CET
OUTSIDER SERONT RECOMPENSES COMME IL SE DOIT !!! QUELS SPLENDIDES SUICIDES
NOUS AVONS PU VOIR CE SOIR !!! (Les gains sont à retirer à l’agence numéro
2, place des terreaux ! [Voix de speakerine]) «
Pendant un instant j’ai bien cru que mon cerveau
chavirait, se démantelait complètement, trop apeuré par ce qu’il avait cru
comprendre, mais ça devait bien être faut de toute façon…Mais je n’eus que trop
peu de temps pour essayer de me réconforter…Déjà des bras me soulevaient de
toute part, mon corps se baladait sur des bras invisibles, des petites mains,
d’autres plus fermes, tout le monde s’y mettait, pas de problème…Et puis putain
j’ai vite compris le jeu sadique…On allait me balancer à la flotte…Oula !
Ce n’était pas joyeux ça !!! Je m’excusais d’avoir volé la place du
monsieur François, d’avoir été insolent avec sa madame…ET OH !
Redescendez-moi maintenant bande de cons lunatiques !!! Mais ça allait de
plus en plus vite, les bras étaient mécaniquement surarmés, je ne pouvais rien
faire, je m’abandonnais à mon sort…Tout mollasson et tout, je fus amené avec
une diligence extrême à la rambarde et dans une hésitation tragique, mes
bourreaux me jetèrent à la flotte…
Mon pied gauche tomba du bureau, il était quatorze
heures, samedi, rien à faire…J’allais me rouler un joint…En attendant de
trouver un truc à faire ce soir !
03/12/2009
J’étais accoudé à ma fenêtre et
comme il fallait bien une raison, je fumais. J’avais froid parce qu’il y avait
une légère brise qui me harassait et balayait ma peau. Mes mains prenaient une
teinte rose violacée très inquiétante et il ne fallait rien attendre de la
chaleur émise par la cigarette. Juste en bas, soit cinq étages en-dessous,
discutaient un petit groupe touffu de travailleurs tranquilles, prenant eux
aussi leur pose nicotine. Le paquet informe de leurs corps entreposés formait
en son sein des sous-entités de trios et duos…Ca bavardait de sujets vaguement
triviaux :
-Et mais de toute façon tous le
monde sait bien que les hôpitaux sont des mouroirs…
-Oui c’est vrai, quand tu vas te
faire soigner dans ce genre d’endroit, tu sais jamais avec quoi tu vas en
sortir…
Je me frappais le front d’un air
médusé, tout en fermant les yeux, dépité…
-Mon cousin est allé y a pas longtemps
se faire opérer des dents de sagesse, et lorsqu’il est ressorti, il avait une
énorme grippe…Je pense que ça vient des aérations qui sont mal entretenues et
tout…
-C’est sur ! On se fout de
notre gueule, les patients sont plus que des machines à faire du blé…On est
doublement victimes dans toute cette histoire…T’es blessé mais en plus tu te
fais baiser parce que tu peux chopper une merde et que tu dois raquer…
Retenant un fou rire
anecdotique, j’essaye tant bien que mal de faire chuter ma cendres sur ce tas
foireux de trous du cul qui ne valent pas vraiment mieux…Mais la nature est
salement foutu, puisqu’elle disperse ces douces terminaisons grisâtres bien
avant qu’elles ne parviennent sur les cheveux inflammables des orateurs de
trottoirs…Même sans le vent, je n’aurais absolument aucune chance, mais je
peste tout de même, pour la forme. Ne pas se laisser défaire sans protester un
minimum.
-Moi j’aime vraiment beaucoup l’art
contemporain…En général, ça donne dans l’originalité même si c’est pas toujours
facile à comprendre…Quand tu t’attardes un peu…Tu vois ! Devant un tableau,
une sculpture (je crois que l’interlocuteur sait ce qu’est de l’art face de
couille)…Tu peux toujours trouver un sens et sentir la dénonciation de la
société et de la politique…Parce que l’art c’est normal que ce soit engagé…(OH !!!)…
Pour m’empêcher de leur cracher
dessus, je commence à refermer la fenêtre, pour la bonne cause…D’autant que j’aurais
plus à écouter ces gueux en train de palabrer…Bien décontractés dans leur froid
et dans leur fumée…
-Moi j’suis contre la
légalisation du cannabis…Y a même pas lieu d’un débat en fait… ! C’est
dangereux tout le monde le sait…(pourquoi incluent-ils toujours « tout le
monde » dans leur discours ?)…Et puis on devient très facilement
dépendant…Normal ça doit être comme la clope j’pense ! Quand tu commences,
tu peux plus t’arrêter…
Je crache un coup, à l’aveuglette,
et je referme doucement la fenêtre, sans bruit…D’un pas lourdingue, je vais m’avachir
devant mon ordi…J’allume, je mets de la musique très politiquement engagée et
commence à me rouler un joint…
02/12/2009
Aujourd’hui je m’avançais d’un
pas ridicule. Par un vieux hasard je me retrouvais avec deux sacs au lieu d’un
seul conventionnel, l’un vissé sur mon dos athlétique et l’autre négligemment
balancé sur l’épaule droite (ce n’était pas le mien !). Cette surcharge
pondérale inattendue faillit, d’une part me fatiguer ce qui est un crime et
d’autre part elle manqua de me faire rater mon funiculaire. Chargé comme un
vieux mulet pourri, je n’aurais surement pas eu la force mentale pour patienter
10 minutes face à une voie déserte et froide. Et vas-y que commença l’atroce
voyage communautaire dans les méandres du métro…Les gueules sont affreuses,
comme d’habitude…Les gens doivent s’y donner rendez-vous, puis organiser chaque
jour le plus grand concours de têtes de cul au mètre carré. Dans ces moments,
assez dur de se contenir, de refreiner des rictus tant les furoncles vivants
vous piquent les yeux…Un type bigleux, aussi myope que Sartre possède un
strabisme divergent ignoble, se colle à moi !...J’aime pas ça en général,
qu’on vienne me chatouiller les narines…Mais là ! Avec ses lunettes à
verres ENORMES on dirait un putain de poisson pas frais observant sa propre
mort dans son bocal. Le mec, qui mesure quinze centimètres de moins que moi,
doit sans doute disposer de la même mémoire visuelle que celle d’un
poisson…Soit une trentaine de secondes…Dommage ! Quoi que…J’préfère
que ce genre d’ignominies terrestres sapiens n’enregistre pas mes traits…J’ai
bien trop peur qu’il me dénonce à la police, m’ayant confondu avec un malfrat
de haute volée.
Le métro s’arrête, je sors
là ! SAUVE ! Je vais me débarrasser des yeux…Je me déhanche pour
ramasser mes sacs. Je bloque l’entrée HAHA ! Je m’excuse bien bas, face à
la rage des gens pressés. Je me leste de mon apparat, jette un coup d’œil
méprisant dans la rame et puis je me tire, dans une dignité folle, fonçant vers
la sortie, doublant tout ce qui me passe sous la main. Il fait tout noir et je
peux plus voir la tronche aphasique des pèlerins travailleurs rentrant dans
leur domicile.
J’arrive chez moi,
triomphant ; ma petite sœur est malade. Ca voix ressemble au bruit d’un
moteur d’avion. HAHA ! J’me fous de sa gueule ! Et elle me le rend
bien…
02 décembre 2009
28/11/2009
Rien de spécial, les feuilles sont d’un roux à faire
pâlir un égyptien sur les vieux platanes des rues. Il fait froid alors je reste
chez mi paisiblement à ne rien glander. Comme d’habitude j’écoute Tool…Je vais
changer tiens !
C’est midi et j’ai désormais terriblement faim !
J’ai toujours faim. Chacun des évènements de mes journées sont coupés par mes
phases d’engloutissement : se lever (dur dur) manger, travailler (pas trop
quand même) manger, retravailler (toujours avec un rythme calme et paresseux)
manger (bien sur), faire des choses diverses et variées du quotidien et puis
manger. Voilà ! Ce schéma exhaustif s’applique à tous les jours d’une
semaine ordinaire d’étudiant que je suis.
Aujourd’hui c’est samedi. Le ciel est moche de son
gris uniformément blanchâtre. C’est d’un ennui !
01/12/2009
Rien, de chez rien !...J’ai
oublié de m’astreindre à ma tâche infligée par mes propres soi ns. Bravo ! On va aller
loin à ce rythme effréné. J’écoute Tweez de Slint et m’interroge…et j’ai
faim !
Ha si, hier ! Journée
habituellement ennuyeuse puisque se déroulant dans ma traditionnelle école de
distribution du savoir scientifique. Je m’y faisais remarquer en ratant ma
colle de maths – mais je dois avouer que j’en ai rien à battre – et en
commentant par onomatopées ou, lorsque ça en vaut la peine, par de petites
phrases distillées gratuitement, par mansuétude extraordinaire, aux élèves des
rangs me précédents. En effet, j’ai pris pour habitude nonchalante de trôner
loin dans les fonds angoissants de la salle de classe. Ainsi je domine
l’assistance ébahie de tous ses yeux par la rhétorique implacable du
professeur.
La cloche sonne et je bondis tel
un fier lapin dans sa forêt. Je trace visiblement échaudé.
Funiculaire !...Métro…Autre métro…Escalator très lent…mémé
fatiguée…casse-couilles ! J’arrive dans ma demeure…PERSONNE !
Nada ! Pas âme qui vive comme dirait un romantique…J’me sors des trucs
mangeables du frigo et fait cuire le melting-pot dans une poêle conçue à cette
effet…Que c’est chiant de se faire à manger. Je mange…Me lave…Fonce sur
l’ordinateur, réalise quelques actions quotidiennes indispensables…écoute
Slint, encore…SMS : « On est prêts.
Charpennes ? »…Bonne nouvelle ! Je réponds par délicatesse
polie. « OK ».
Armé jusqu’aux dents d’une veste
et d’un billet de 10€, je débaroule dans la rue et je déambule efficacement de
trottoirs en trottoirs pour atteindre l’objectif. Station de métro :
quelques signes intrigants sur ma gauche ! C’EST EUX !
Youpla !...Petits serrages de main gracieux et airs satisfaits sur les
visages…On y va ! RE-METRO ! Mais cette fois vers une destination
plus alléchante. Vous ne comprenez rien !
On sort. Il fait nuit, et ce
depuis plusieurs heures bien, puisque c’est l’hiver. Il fait froid mais ça va.
On approche d’un pas lourdaud, mes acolytes m’entourant de leur gabarit
éclectique m’encadrent pour me protéger. Pourtant c’est pas moi qui dispose du
matos…On entre dans la salle. Presque personne ! Maintenant on est cinq,
comme les doigts d’une main (à moins d’être né à Tchernobyl), et se détend en
bavardant dans les lieux.
Première parti : BOF !
Seconde partie : Rien à
dire ! (si ce n’est le joint était cool !)
Troisième et dernière
partie : (je vais employer le mot) TUERIE !
Karma To Burn, desert
rock/stoner metal, ou une irresistible envie de headbanger! Hum! D’ailleurs pas
grand monde n’a osé résister. Comment faire quand on se retrouve assailli par une
telle démonstration de riffs aussi ravageurs les uns que les autres. Les gars
ont bien compris le trip je crois, ils nous balancent leurs tubes, ces
inventions effrayantes qui disloquent tes vertèbres sans vraiment que tu saches
pourquoi. Ce qu’on aurait pu craindre n’arriva pas, le son était bon, pas de
saturation ou de volume atteignait le stade fatal du seuil de douleur. A peine
un léger acouphène la nuit en me couchant. Une basse audible qui te remue sous
les coups de médiators d’un bon type musclé au style raffiné. Il observe la
petite foule qui s’agite là sous son menton et d’un air satisfait fait cracher
sa déferlante d’ondes basses fréquences. Mais pourquoi porte-t-il ses lunettes
par-dessus sa casquette ? Pourquoi laisse-t-il paraître ses
oreilles perçant au travers de sa petite tignasse ? Je laisse cette
question en suspens et vais manger.
24 novembre 2009
Pas besoin d'un guide!
Epris d’un désir sanguinaire,
j’allai piller le frigo. Je mangeais dans une folle course qui n’engageait à
rien puisque je ne savais même plus pourquoi je m’étais infligé un tel affront
matinal. Aujourd’hui ! Qu’avais-je donc à faire ?...Je n’arrivais
plus à discerner le degré d’importance de ce qui m’était imposé de faire. Je
fis vrombir les enceintes de mon ordinateur puis ceux de la chaine hi-fi.
Plongé dans un marasme variablement apocalyptique de musique, je retournai
m’enfouir dans mon accueillante couette douillette, matraqué par les effluves
sonores qui chahutaient de partout dans la pièce de 25 m² environ…Et fatalement
je me rendormis.
Le deuxième réveil fut beaucoup
plus atroce que le précédent puisque mon corps décida de se jeter depuis le
lit, sur le sol. C’était une mauvaise idée. Ecrasé sur le sol, empêtré comme
j’étais dans ma couette, je préférais prendre la chose avec
philosophie…J’essayais de me rappeler la dernière fois que j’étais tombé de mon
lit…Ne trouvant pas la réponse dans les tréfonds engourdis de ma mémoire, je
restais avachi sur mon coude endolori, ne saisissant pas la nécessité de me lever.
Finalement, après m’être battu à
mort avec la moitié du mobilier je parvenais à la salle de bain et pus
pratiquer une toilette régénératrice. Ce fut en prenant ma douche que je fus
frappé d’une illumination. Angoissé et un peu nerveux, je pris mon temps pour
me sécher et enfiler ce qui constituait ma tenue vestimentaire du jour. Fin
prêt, je m’assis face à mon ordinateur…La n’était pas la solution. Je
farfouillais dans la paperasse inutilement administrative pour dénicher, bien
malgré moi, ce que je cherchais. C’était un carton, jaune, laid, tatoué de
signes tout à fait républicano-démocrates et qui annonçait à la population que
le GRAND RECENSEMENT NATIONAL était bel et bien ouvert. Hum !!! J’en étais
encore une fois fort content !
« Willy BARTON :
convoqué le 18/11 à 9h (présence obligatoire) au centre d’éveil
républicain »
Je me grattais d’un air las le
menton et fixais d’un regard de braise mon horloge murale. J’arriverais
surement à déplacer le temps par la force de mon encéphale humanoïde…Rien ne se
passa !...L’aiguille disait qu’il était neuf heures et demi…Bien pas
grave ! Je n’aurais que deux heures de retard si je partais maintenant.
Les gens bien pensant ne m’en tiendraient vraisemblablement pas rigueur.
J’étais quelqu’un de bien, sans histoire, pas de casier judiciaire, un parcours
scolaire élégant et blablabla…
J’étais dehors, me demandant ce
que je foutais là ! Des gens anormalement nombreux affluaient. Affluaient
ou convergeaient plutôt. En me déplaçant à remonte-saumon je me rendis compte
au bout de plusieurs minutes de réflexion matinale que ces gens marchaient d’un
petit pas tranquille et fade vers le centre-ville. Leur marche ressemblait
entre autre à un grand rassemblement de manchots habillés de gris. La ville
était vraiment grisâtre ce matin ! Leurs tronches, d’ordinaire placides et
suffisantes, se targuaient d’une anxiété insufflant un doute étrange et
sceptique dans mon être déjà empêtré d’avis contradictoires, ne plaisant que
rarement au commun trop banal des mortels. C’était ce genre de matin où le
regard fuyant et obséquieux de ces esclaves de l’emploie du temps et du
politiquement stupide me paraissait totalement gris, dénué d’une touche trop
lyrique de couleur.
Ils éraient tous à la recherche
de la solution à leur trouble. Quels troubles pouvaient-ils encore
posséder ? Tout était annihilé en chacun d’eux ! Ils étaient de
longues steppes désolées, ignorées par l’intelligence créatrice qui préférait
se terrer aux tréfonds de mon cervelet. Par élan d'anticonformisme primaire,
je m’élançai d’un pas plus que décidé dans la direction opposée, dans le sens
opposé de tous ces fantômes patiemment alignés dans leur queue inamovible. Je
les détestais et ne voulais surtout pas avoir à me retrouver dans la même zone
qu’eux.
Tout le monde devait migrer de
cet élan décharné vers ce fabuleux centre de la république. C’est là-bas qu’ils
iraient résoudre leurs pseudo-crise existentialo-identitaire dont je n’avais
strictement rien à foutre. Il leur faillait un guide qui leur dise quoi faire,
quand, comment, et surtout quelle chaine regarder en fonction du temps à
perdre. Le guide tout puissant par sa compétence à savoir se faufiler sur
toutes les devantures de magasines pour enfants, pains au chocolat, pour mâles
en quête de grosses cylindrées, pour pyrotechniciens aquarellistes animait la scène politique de son verbiage communicatif ...Ca me
laissait plutôt de marbre toute cette agitation, le guide était tout à fait
insignifiant mais crier sur les toits sa non-appartenance politique était
malencontreusement sujet à de vives remontrances bien pensantes.
J’avais encore assez de savon
chez moi et de quoi manger. Je n’avais pas envie d’aller me faire recenser la
tronche par un parterre d’ineptes stupides guichetiers d’administration. Je ne
m’en remettrais probablement pas alors je décidai plutôt de m’égarer d’un pas
volontaire vers l’antéposition de tout ce beau monde.
Vue de loin, la ville ne
ressemblait à rien. Ca le guide n’y pouvait rien, je me barrais définitivement,
je ne savais où. Le gris ne me gênait plus !
Ton métro! J'le brûle!
C’est terriblement affligeant de se retrouver tout
embué dans une rame pleine de faces ignoblement fades
De s’éveiller dans cette accumulation d’yeux glauques
Et si tu balançais ton regard torve et muet par la
fenêtre ?!
Fais gaffe à la vitre sur le chemin tout de même
Oublie ton âme défectueuse
Trucide-la tranquillement dans ce néant conservé dans
son inertie
Perds-la dans le noir attirant
Mais le mur est un peu proche non ?
Et érafle ton esprit patibulaire que tu as du oublier
chez toi
Il sanglote pathétiquement
Oscillant bien vite, bien vite
Exponentiellement croissant de célérité
Fracassé, usé
Et tu glisses
Et tu glisses
Freinage
Ton nez dans la vitre
Tu sanglotes maintenant de douleur
Centralement disposée sur ta face effrayante
rayonnante de stupidité
Ton incompréhension s’affiche plus gros que les titres
du journal
Ton reflet cadavérique se déforme à n’en plus finir
Te toise de son intelligence immatérielle et te
refoule
Toi et ton aura négligemment stupide diffuse dans tout
le wagon
Au grand malheur de mon encéphale fraichement ragaillardi
par ton intrigante défaillance
Regrettant amèrement son état précédent
Je pivote, esquive et reprends mon équilibre pour un
nouveau départ
Je m’arme d’une patience bien trop gentille
Ma bonté me perdra !
Cries !...Hurle… !
Jette-toit sous un pont !
Pas de pont
Sors voir dehors ce qui t’attends !
Va crever en silence, ton monde peut se détruire
Ta gueule à toi doit disparaître avant toute chose !
N’oublie pas de mettre fin à ton trépas en sursis
Le délai octroyé avant ta mort fut bien trop long pour
l’humanité
Allez !...Obéis maintenant ! Fais ce que tu
sais faire
Cache ta gueule et affronte la mort les yeux bien clos
Je préfère que tu ne fasses pas demi-tour
Cela aurait trop d’incidences sur ma douce journée de
labeur à la con
Et puis tes orifices oculaires
Mets-les-toi dans le cul
Tu feras des heureux !
10 novembre 2009
Comment en est-on arrivé à tirer des chasses d'eau dans le trou noir ???
Des bruits atroces résonnaient dans toute la pièce. Ca
m’extirpait de mon sommeil savoureux…Je ne comprenais absolument rien à ce qui
se tramait autour de moi. Dans mon monde à moi, brumeux et assommant, je
distinguais quelques mouvements, corps, entités étranges dégageant de la
chaleur. Tout ça m’assiégeait sans pour autant m’oppresser. Je me sentais en
sécurité et quel que fut l’événement qui puisse arriver à cet instant précis,
je n’aurais pas pu réagir et tenter d’y mettre un terme. Depuis combien
étais-je si puissamment étalé ici ? Je n’osais concevoir la réponse…Le
matelas avait pris ma forme, j’étais enfoncé de plusieurs centimètres et
sentais ma chaleur se répandre dans un flux continu et paisible. Je n’étais pas
chez moi mais c’était tout comme. Les bruits ressurgirent, plus précis, plus
douloureux à l’écoute. Je ne comprenais pas ce que cela pouvait être. C’était
absurde ! Comment à une minute aussi léthargique quelque chose ou quelqu’un
pouvait se permettre de me réveiller ? Il fallait une sacrée excuse !
En remuant très légèrement, soit
environ d’un demi millimètre de cheveu, je réalisais soudain que je n’avais
plus conscience de mon corps…Dans quelle position me trouvais-je ? Hein !
Mon bras était derrière ma jambe et semblait saisir ma tête en même temps. Cela
impliquait qu’il mesurait au bas mot un mètre cinquante, ce qui constituait une
hérésie formelle. Malgré mon état, je pouvais en attester. J’étais plus ou
moins sur d’une chose, je devais être sur le ventre…ou bien sur le côté droit.
Hum ! Il fallait que je sache, cette insouciance ne pouvait plus durer, je
devais reprendre mon destin en mains ! J’entrepris la rotation de ma nuque.
Si tout ce passait comme je le prévoyais, j’arriverais enfin à discerner le
plafond, qui en toute logique serait blanc. Krouic ! Ca c’était mon cou,
il vivait ! Fort bien…ce léger craquement osseux raviva en moi la flamme
de la vie.
Le plafond était bel et bien
blanc, mais j’en fus choqué pendant quelques secondes…La lumière cramait ma
cornée si fragile et faisait chauffé mes petits vaisseaux éclatés. Ma tête se
mua en une vrille intense, les murs semblaient vrombir quelque peu, oscillant
frénétiquement. Je refermai les yeux. Fatale erreur ! Coupé de tout repère
spatial, mon cerveau disjonctait franchement, imaginant des choses bien
sordides. Mes milliers de petits singes microscopiques portant des cymbales se
ruaient infiniment vers le centre de ce qui devait être mon champ de vision.
Ils étaient invincibles et affluaient de plus en plus nombreux, de plus en plus
vite ! Leur trajectoire variait selon les désirs et les errances de mon
encéphale mais ils continuaient de disparaître dans un immense trou noir
central qui devenait de plus en plus omniprésent et attrayant. J’avais envie de
plonger dedans pour mettre fin à cette tourmente effrayante. C’était le point
critique…La fin approchait, je le savais ! Ce n’était pas vraiment ma
première expérience de la sorte, mais quand même…C’était bien long !
Tout à coup, comme si de rien n’était,
tout fut fini, ma tête redevint plus légère et je faillis me rendormir…Sombrer
à nouveau me semblait plus qu’envisageable. Oui j’arrivais encore à réfléchir
mais je mesurais les conséquences, et même parfois il me paraissait évident que
certaines pensées résonnaient avant que je les ai vraiment formatées. C’était
pour le moins exquis, de me sentir déconnecté de mon cerveau. On était deux
organes bien à part lui et moi. On n’avait plus rien à se dire ! Je
sombrais. Morphée attendait, tranquille, elle savait que je ne devais pas être
dangereux.
On tira la chasse d’eau ! C’était
ça ! Quelqu’un tirait la chasse d’eau depuis tout à l’heure.
08 novembre 2009
Un doux billet pour mon prof de Français
Je bondis hors du bus dans un saut plein d’élan et me
dirigeais déjà vers l’objectif avec deux camarades et mon petit livre rouge
dans la poche droite de ma veste. Le musée d’Art Contemporain de Lyon. C’était
écrit en gros sur le fronton. En patientant dans la file d’attente, je décidai
de lire quelques belles pages des citations de président Mao Tsé-toung. Sans
vraiment adhérer à ses convictions personnelles, je n’en admirais pas moins la
grandeur du personnage, qui semblait en effet être très connu. Sur les murs,
originellement blancs on pouvait zieuter des portraits innombrables de cet
illustre communiste. Quelle classe tout de même que d’avoir son effigie
réalisée par M. Andy Warhol ! Je ne sais absolument pas quel hasard
malheureux a fait que je disposais alors d’un petit livre rouge sur moi. Je
perdais un peu le fil évènementiel de la journée.
Après avoir triomphé de la queue
et de son attente fatigante, nous étions prêts à passer aux choses sérieuses et
d’un pas plein d’un entrain retrouvé, on se dirigeait donc vers le premier des
trois étages de l’exposition. Au fil des pérégrinations, on arriva enfin au
troisième étage et jusque là mes espoirs de trouver quelque chose de réellement
intéressant avaient été annihilés les
uns après les autres à la découverte des différentes œuvres. Je n’en retenais
pour l’instant que le travail de H.Wong même si les parallèles subtiles entre
les photographies et les peintures m’échappaient complètement. Peut-être
étaient-ils trop subtiles pour moi ?...Je refusai de croire en cette éventualité
et continuai mon bonhomme de chemin à travers le musée.
C’est dans le dernier étage que
tout allait se jouer ! La dernière chance…Je contournai un jardin
mouvementé et me retrouvai ensuite coincé entre un mur de cassettes VHS et une
BD apocalyptique murale. Mon intérêt était revigoré. Finalement je m’intéressais
exclusivement à l’œuvre de mounir fatmi : Ghosting. La réduire à un mur de cassettes est tout de même un peu
limitant. Celle-ci se base sur le mur couvert dans son intégralité la plus
totale par des cassettes VHS impitoyablement éviscérées et dont les bandes
magnétiques tombent en une immense cascade de filaments luisants. Puis ensuite
ils viennent fourmiller au sol dans une cacophonie visuelle bourdonnant au pied
du de l’empilage mural. Serpentant ensuite sur le sol invariablement plat, ces
filaments partent à l’assaut de photocopieuses, identiques, laissées à
disposition des visiteurs pour s’offrir un petit souvenir. En effet celui-ci
est gentiment invité à réaliser son impression des bandes magnétiques qui
encombrent les photocopieuses. Osant une prise de risque un peu imprudente, je
me décide à appuyer sur le bouton de la grosse machine la plus proche. Petits
bruits…cliquetis sourds…Rien ! J’en reste coi ! Un voyant rouge agressif
se met à clignoter d’une manière redondante et tout à fait rédhibitoire. Si j’en
crois ma connaissance en ce genre d’outil électronique, cela indique clairement
qu’il n’y a plus de papier…Las, je n’ose pas actionner les autres. Mais le fait
est que pour tenter d’obtenir ma photo, je me suis grandement approché de l’œuvre
et me retrouve en fait un son milieu. D’une part, je remarque sur la droite la
projection vidéo de calligraphies arabes noires sur le fond blanc du mur et d’autre
part je me rends compte que l’œuvre exposée à tout intérêt à être visionnée de
loin. La proximité nouvelle me fait voir
les détails du mur, les pivots de chaque cassette…De loin tout est noyé dans un
flou agréable rendu par les filaments dégoulinant de leur cassette.
De loin on entrevoit plus
facilement les sens donnés par l’artiste que de près, chacun y voyant aussi des
significations plus ou moins différentes. Le mur possède de faux airs d’un Manhattan
éteint dans une nuit étoilée froide, des fois que Manhattan s’éteigne…Les
filaments y rappellent les gratte-ciel symboles de la richissime puissance et
de son système économique, s’élevant toujours plus hauts et droits dans le
panorama. Mais s’élevant en un petit nombre, uns à uns, oubliant, en bas, la nébuleuse
trop terre-à-terre du reste du convoi de filaments. Et à ce modèle là, dominant
malgré ses égarements, ses crises et ses contestations toujours plus
virulentes, mounir fatmi vient y confronter les arabesques du monde oriental. Etonnant
venant de quelqu’un né à Tanger, travaillant entre paris et sa ville natale,
donc confronté en permanence à ce « choc » des cultures voir des
civilisations ? Mais la dissociation des deux parties de Ghosting, séparées comme elles le sont
sur deux murs bien distincts, incite plutôt à penser que ces deux mondes
coexistent comme deux entités vivantes et non mêlées. Les deux modèles
culturels ne s’affrontent pas mais restent distants, froids et aveugles aux
autres.
Si les mondes culturels sont aveugles, c’est que leur communication est rendue difficile voir impossible par le gouffre établi entre eux par l’évolution passée et séparée de tous ces différents mondes. L’évolution récente et transcendantale des communications ne semble pas avoir amené les civilisations de culture à mieux se comprendre et les a plutôt amenés à une « coexistence pacifique » de façade. Cette même évolution rend ici désuète la cassette VHS, remplacée par le DVD, qui sera surement sous peu à son tour condamné au trépas. Ces cassettes contenaient, avant d’être ainsi évidées, la mémoire au travers des informations enregistrées sur les bandes magnétiques. Etalées sur le sol, il y a plusieurs décennies d’information, de culture et d’Histoire. Et finalement qu’en retient-on de ces cassettes ? Puisque la mémoire est devenue infiniment dupliquée et le sera encore, l’homme place celle-ci en ces biens et la classe formatée comme il l’entend. Que retiendra-t-on alors de ces filaments coincés dans les photocopieuses ? Si ce n’est une feuille de papier faible témoin de cet anéantissement de la mémoire.
Note de l’auteur : OH PUTAIN !!!
03 octobre 2009
Evolution consternée
C’était l’heure parfaite pour aller voir un vieil ami
et c’était une belle journée de début d’automne. Tout en haut, le ciel était
juste bleu, délavé de ses nuages habituels. Le soleil vivifiait la zone de son
aura chaleureuse. Je me disais que je ne m’étais pas levé pour rien peut-être,
j’étais d’une bonne humeur étonnante. Le fait de m’en rendre compte fit monter
en moi une nouvelle source de bonheur. Dun air guilleret, je m’avançais dans la
rue du Monde, me dirigeant d’un pas décidé et jovial vers le fameux numéro
quinze. Le fait est que je me trouvais alors au numéro quatre-vingt douze, ce
qui impliquait encore une bonne trotte pour atteindre l’immeuble de mon ami. Je
positivais. Ca me dégourdirait les jambes. La marche ne faisait de mal à
personne.
La rue était plutôt étroite. Il
n’y avait qu’une seule voie pour les voitures et autres monstres motorisés et
les piétons avaient à leur disposition un trottoir tout ce qu’il y avait de
plus habituel. Seule la rive impaire de la rue en était munie. Cela constituait
une hérésie dans cette ville. Les rayons du soleil ne s’aventuraient pas par
ici, du moins pas à cette heure là, si bien qu’il faisait encore frais dans
l’ombre ensuquée de la ruelle. Bordée par ces vieux immeubles de sept étages
exactement, d’un gris triste et morne, elle dormait encore. J’étais le seul à péleriner, porté par ma bonhommie
ponctuelle.
Je mis enfin le pied sur le
petit escalier qui gardait l’entrée de chez Chris. D’un seul pas virulent, je
gravissais les deux marches et me présentais face à l’interphone rustique. Je
sonnai, pris une position attentiste délibérée et patientais nonchalamment
plaqué contre la porte d’entrée. Ca prenait parfois du temps, Chris n’était pas
très vif depuis certains événement. Je me demandais même s’il ne dormait pas
encore, à paresser machinalement dans sa jungle habitable. Je sonnais à nouveau
car après trois longues minutes de gentille patience, celle-ci vint à
péricliter. Une fois le bouton enclenché pour la seconde fois, je regagnais un
capital patience et reprenais ma pause contre la porte. Ma joue collait un peu
à la vitre glacée par la froideur nocturne. La sensation n’avait absolument
rien d’agréable mais ainsi avachi et consterné, je ne me voyais pas faire
encore un douloureux effort pour dégrafer ma joue. L’ouverture de l’obstacle ne
devrait plus prendre très longtemps. Jamais je n’avais eu à sonner trois fois
chez Chris, deux fois seulement suffisaient.
Ca devenait vraiment long,
interminable, j’avais atteint un point de non-retour, j’allais me décider à me
déhancher et frapper avec agacement l’interphone, dans une dernière semonce. Ce
serait un glas retentissant. Si Chris ne répondait pas à cette agression
finale, je retournerais dormir. Mais avant que j’ai eut le temps de tressaillir,
la voix rauque et profondément grave de Chis retentit à travers les mystiques
trous du lumineux interphone :
-Hein ?...C’est qui ?
-Bah ! C’est moi !
Vas-y ouvre !
La voix s’éteint et une seconde
après la porte céda enfin dans un vrombissement nébuleux. Il en fallut de peu
que je ne m’écroule misérablement dans le doux carrelage du hall d’entré du
fameux quinze rue du Monde. Je ne préférais tout de même pas laisser trace de
mon passage sur cette patinoire blanchâtre. J’aurais tout dégueulassé et répandu
des marres de sang sur cette surface immaculée et luisante. La concierge de
soixante-dix-huit ans m’aurait encore tragiquement entretenu sur les affres de
son métier, son labeur absurde et répétitif, l’irrespect total des jeunes gens
vis-à-vis du travail. C’aurait été sans fin. La première fois qu’elle m’avait
ainsi kidnappé, je m’en étais sorti au bout de près de trente minutes de
palabres incessants. Je ne voulais plus jamais avoir affaire à elle, donc je
faisais en sorte que cette première fois reste la dernière. Je m’en porterais
bien mieux.
Suite à mon irruption fulgurante
dans ce hall caverneux, je me redressai paisiblement, assouplissait mon corps
par moult techniques contorsionnistes ; mon dos craqua vilainement. Ainsi
déplié, je visitais à nouveau ce rez-de-chaussée. Rien n’avait changé. Comme
depuis le début. Il y avait ce consternant carrelage blanc, propre et bichonné,
où se reflétait l’ombre punitive de la concierge. Sur la droite, s’étalaient
les grandioses boites aux lettres de l’allée. C’étaient des boites en
simili-marbre tout à fait esthétiques qui ne juraient pas avec la blancheur
environnante par leurs douces teintes verdâtres. Chacune avait sa plaque dorée,
scintillant continuellement dans le halo des projecteurs, enclenchés automatiquement.
Le progrès était donc présent. Parfois, j’essayais de ne pas les déclencher, en
me déplaçant extrêmement lentement, pour ne pas affoler les capteurs de
mouvements. Il y en avait deux, un au-dessus de l’ascenseur, l’autre en face de
la porte d’entrée. Il suffisait simplement de pénétrer à pas feutrés dans le
hall, il y avait une sorte de zone morte dans laquelle le faisceau
rigoureusement invisible du capteur frontal ne se baladait pas. Ensuite prendre
sur la gauche, longer le mur avec son énorme radiateur, vraiment collé au mur,
se glisser encore sur la gauche pour accéder à la seconde partie du hall,
disposant d’un ascenseur. Là il fallait cesser de bouger. Il suffisait de
tendre le bras, d’appeler avec grâce la cage qui faisait office d’ascenseur, et
de patienter sans se mouvoir. Voilà !
Ce jour-là, j’avais réussi
l’exploit de faire rugir les ampoules des deux spots, celui de l’entrée et
celui de l’ascenseur. Je ne m’expliquai pas ce phénomène physique pour le moins
étrange. Comme tout était allumé, je décidai de faire vite. Les éléments se
mirent dans la tête de rendre ardue ma noble tâche. En effet, un bel écriteau
improvisé trônait sur la poignée lustrée de la porte de l’ascenseur, qui
n’était pas aux normes européennes. « EN PANE » ! L’orthographe
aussi était improvisée. Echaudé par la panne et par la « pane », je
me ruais dans l’escalier. Il ne me fallut pas plus d’une poignée risible de
secondes pour grimper les deux petits étages. J’arrivais sur le palier, le cœur
un peu palpitant, doucement réveillé par ce petit décrassage musculaire
matinal.
La porte de Chris était ouverte,
enfin juste entrouverte, divulguant un rayon de lumière fade et tamisé. Je
m’engouffrai alors m’annonçant de manière haute et intelligible. Je devais
encore patienter quelques instants. Chris était toujours en retard et il
fallait très souvent que je patiente placidement devant sa porte d’entrée. Il
ne voulait pas que je découvre son antre, des fois que je vienne foutre le
bazar. Ou alors il était devenu tout à fait pudique depuis son étrange
mutation. J’avais des doutes, avant, et même encore maintenant, Chris était
quelqu’un de formidablement prolixe et presque sans embarras.
Dans le couloir qui menait à sa
chambre, une ombre s’avança. Elle déambulait d’une démarche chancelante. En
quelques pas, elle percuta deux ou trois fois les murs peints d’un blanc cassée
assez hideux, Chris devrait vraiment refaire sa déco’. L’appartement était…vide.
Les meubles se faisaient rares. Une table dans le salon, petite, un canapé deux
places, et puis pas grand chose d’autre.
Chris débarque enfin. Il n’avait
pas l’air tout à fait réveillé. Il n’avait enfilé que son pantalon et portait
encore à la main tout le reste de son apparat. Dans de grands gestes
désordonnés et ostensiblement maladroits, il enfila sa chemise blanche à
rayures rouges. Une fois celle-ci dignement ajusté, c’est à dire boutonnée de
travers, du nombril à la moitié du torse, il entreprit de se munir de
bretelles, vertes me semblait-il. Il les accrocha sur son pantalon et, dans une
sorte de saut carpé déplaisant au regard, il les glissa autour de ses épaules
voutées. Le clou du spectacle allait se produire sous mes yeux ébahis. Il se
chapeauta d’un haut de forme pour le moins original. Il était splendide, dans
son accoutrement bariolé et complètement baroque. Si Chris n’avait pas été un
chimpanzé, j’aurais dit que c’était un clown.
On ne resta pas chez lui, car il
n’y avait absolument rien à y faire. Chris n’offrait aucune importance à sa
demeure. On allait plutôt faire un tour en ville. Enfin, on restait plus ou
moins dans son quartier parce que Chris supportait mal les longues distances,
sur le dur goudron, dans cette ville peu verdoyante. Sa bipédie, si parfaite
chez nous les braves humains, était devenue boiteuse et éreintante. Ses
trajectoires s’éloignaient à grands pas de la ligne droite, et ce au fur et à
mesure que la balade durait. Les gens, dans leur majorité, le dévisageaient
avec des regards ahuris. Ils se retournaient sur notre passage. Mais quelques
uns semblaient ne rien remarquer. Comme si ils avaient déjà vu un chimpanzé
avec un haut de forme et des bretelles vertes !
-Dis Chris ! Pourquoi une
partie des gens n’a pas l’air étonné de te voir ?
-Oh ça ! C’est ceux du
quartier ! Tu vois la vieille là-bas ? – oui je la voyais – C’est la
boulangère de la rue du Triomphe. Elle a du s’habituer à la longue, de voir
débarquer un chimpanzé…
-Tu crois vraiment que les gens
s’habituent, toi ?
-Toi tu t’y es bien fait,
non ? demanda-t-il.
-Non désolé ! Ca me fait
toujours une sensation étrange de te voir. Je me souviens de ce à quoi tu
ressemblais…
-Ouais mais il faut plus s’en
faire. Tu peux pas nier, je nie pas moi ! Regarde ! Je suis un putain
de singe !...Petit à petit, les gens me regarderont peut-être même plus,
ce qui leur faut, c’est du divertissement ! La vieille boulangère, ça la
divertit plus alors…
-T’as peut-être raison, mais un
jour…
-Non ! Je sais très bien
que je resterai comme ça jusqu’à la fin ! Faut être réaliste, et puis
après on peut positiver.
-T’as été viré de ton boulot, tu
as l’activité sociale d’une pomme de terre enterrée. Moi j’y vois pas beaucoup
de points avantageux.
-J’me débrouille tu sais !
Je m’en sors même bien !
On arrivait au Bistrot du Grand
Singe. C’est là qu’allait Chris avant d’être ainsi transformé. Ironie du
sort ? C’était juste la désévolution. En tout cas ça ne l’avait pas du
tout empêché de se rendre dans ce bar-restaurant d’aspect sympathique et
convivial. C’était la première fois que j’avais le privilège de m’y rendre, il fallait
que je sois à la hauteur.
Connu et reconnu, Chris se
dandinait entre les petites tables intimistes de la salle destinée au service
des repas. Il apostrophait tout le monde, appelait chaque employé par son
prénom et, quand le patron surgit de derrière une énorme porte taillée dans un
tronc d’arbre, il engagea une discussion intense sur le repas de la veille.
Chris semblait tout à fait ravi dans cet environnement un peu poisseux,
grisâtre et enfumé. Les vapeurs de la cuisine qui se mettait en branle
suintaient par les portes et stagnaient à hauteur d’homme, embrouillant la vue
et saturant mes narines d’une odeur âcre de gras cuit. Au milieu de tout ça,
Chris faisait de la rhétorique gratuite, accroupi sur un tabouret de bar,
dansant du torse, valsant les bras à la ronde. Son chapeau tombait à chaque
rire secoué mais ne heurtait jamais le sol, car d’un grand geste fulgurant,
Chris le saisissait avec son pied, armé de son pouce préhensible, et le
relançait dans les mélopées grasses. Le haut de forme réatterrissait droit sur
son crane grossièrement couvert de poils noirs entretenus. Chris tenait à
rester une sorte d’homme, avec de dignes préoccupations. Soudain, cette journée
me parut terriblement ennuyeuse. Perdu
dans ces braillement simiesques, dans cette alternance abusée d’humanité et de
jungle, je voguais, transperçais la graisse gazeuse, la sentant se compacter en
un énorme caillot. Je mourrais bientôt d’un anévrisme fatal. Je me laissais
tomber sur une chaise couineuse qui faisait face à la table où nous devions
nous repaitre. Chris me l’avait montée en se luxant un peu l’épaule.
-Hier soir j’ai encore vendu une
toile tu sais, lançait Chris par dessus le comptoir.
-Tu te débrouilles pas mal à ce
que je vois, répondis le patron en servant un café à un client quelconque qui
zieutait Chris.
-Faut bien mon gars ! Je
vends le plus possible, parce que bientôt, quand l’attraction n’amusera plus,
on voudra plus de moi. Les gens ils me jetteront à la poubelle parce que je les
divertirai plus. C‘est comme ça !
C’est comme quand j’me suis fait viré de mon boulot. Hiii ! Tout ça, ça
reste de la discrimination. Ca me dégoute moi la discrimination. Le racisme et
tout ! On m’a viré…Comme ça, du jour au lendemain ! J’étais à la
rue ! Juste parce que je suis un putain de singe !
-Je comprends ça doit être
frustrant…Mais faut aussi essayer de comprendre les gens…Pas facile de prendre
au sérieux…Un singe !
-Ouais c’est vrai, fit Chris
d’un ton éteint et défaitiste. Donne-moi une bière !
Je m’emmerdais vraiment dans mon
coin à attendre que Chris daigne enfin ramener son derrière proéminent. J’avais
faim aussi, mais les serveurs divers du bar m’ignorait complaisamment,
préférant se gausser d’un chimpanzé engouffrant bières sur bières. Ils émettaient
de petits rires sardoniques de temps à autres, Chris se retournait vers eux
d’un air violemment fou, hagard. Soulevant sa bière, il éructait des
vociférations incompréhensibles car il mêlait des onomatopées criardes dans son
langage humain. Ca pouvait donner des choses comme « Qu’est-ciii que vous
zaviiii à riiiigoler HEIN ? HUuu ! » Dès que la phrase
s’allongeait, plus un mot ne s’apparentait à un quelconque langage civilisé. Il
déclenchait alors la risée autour de lui. Les clients au comptoir qui se faisaient
de plus en plus nombreux venaient ajouter leurs commentaires personnels à ceux
des serveurs.
-Bah ! Que ce singe est
laid !
-En plus, il boit comme un
trou !
-C’est bien la première fois que
je vois un singe bourré.
-C’est vraiment attristant comme
spectacle.
-Oui, il faudrait
l’euthanasier ! C’est la seule solution.
-Et puis, heureusement que le
ridicule ne tue pas ! Vous avez vu ses vêtements !
Chris atteint un stade où il ne
comprenait visiblement plus rien, c’était l’alcool qui dirigeait ses faits et
gestes. Il s’était fait servir des apéritifs en teneur plus appropriée pour
atteindre le stade magique de l’oubli de soi-même. Il transpirait abondamment à
travers son épaisse toison capillaire et pourtant il se trémoussait de plus en
plus, comme s’il essayait de suivre le rythme macabre de la musique qui se
propageait depuis la radio. Il parvint à se dresser sur le comptoir, bousculant
verres, chopes et convives. Il dansait, c’était atterrant. Ces pieds valsaient
autour de son bassin, on avait l’impression qu’il se démembrait à chaque
sautillement. Par un miracle divin, ses jambes restaient bien fixées.
Frénétiquement, il copiait le tempo mais il semblait toujours avoir du retard
alors il continuait s’en jamais mollir. Et puis il fit de vrais bonds
gigantesques, s’accrocha sur les murs, tout en continuant ça danse tribale. Il
foutait tout en l’air, brassait les vapeurs, détruisait des objets d‘une valeur
heureusement insignifiante. Saisissant la casquette d’un mec, il jongla avec
ses quatre membres, ne cessant pas sa lutte absurde contre la musique. Ses yeux
s’écarquillaient, les gens applaudissaient maintenant, souriaient, affichaient
des regards satisfaits de connaisseurs ne ratant une miette du spectacle. Des
moues approbatrices se dessinaient et ils murmuraient de voisin en voisin de
petites analyses fines sur le jeu de jambe de Chris.
La musique horriblement mièvre
et fade cessa enfin, j’étais content. Chris ralentit, se stabilisa puis
s’écroula de fatigue par terre, trempant un peu les alentours de sa sueur
animale. Un tonnerre d’applaudissements résonna dans la salle. Les gens
entouraient maintenant Chris toujours allongé, épuisé. Ils attendaient qu’il
remonte pour le saluer haut et fort, lui faire une belle haie d’honneur. Tous
voulaient lui montrer leur entière gratitude pour ce moment exquis de
créativité. Seulement Chris ne se relevait pas et les gens s’en inquiétaient de
plus en plus.
Il y avait un médecin dans
l’assistance, par un hasard bienheureux. Il ausculta le corps chaud et flasque
de Chris d’un air circonspect et annonça d’un ton tragique et emphatique
« le singe est mort ! »
-Oh ! Mon dieu !
-Mais c’est affreux !
-Le pauvre bougre, il était
tellement doué.
Les spectateurs frustrés par le
décès de Chris s’agenouillaient à ses côtés et le touchaient dans une transe
pathétique, comme si ils avaient frôlé la dépouille d’une méga star planétaire.
Ils formaient un troupeau pleurnichard autour de la dépouille irrémédiablement
immobile. Toute leur excitation avait disparue, vaporisée par cette chute
finale. Chris avait terminée sa vie sous les vivats d’un public acquit à sa
cause. C’était une belle mort d’artiste que sa condition d’animal inférieur
n’aurait jamais pu lui offrir.
Les clients se ressaisirent, les
occupations reprirent leur cours normal, un petit bonhomme roux portant un
tablier crasseux s’empara du corps maintenant rigide du singe et, le tirant
sans vergogne par les pieds, le traina au fond, dans la cuisine. Je n’avais
vraiment plus faim. Je me levais et m’en allais de ce Bistrot du Grand Singe,
personne ne me remarqua, tout le monde était retombé dans sa cécité habituelle.
Je n’avais plus rien à faire là.
24 septembre 2009
Mieux vaut arriver en avance à un rendez-vous
J’étais paisiblement accoudé. Paisiblement est le mot.
Je végétais ainsi depuis quelques minutes, j’attendais, je ne savais plus trop
quoi. Ca avait été convenu hier soir, au dernier moment, comme d’habitude, mais
cette fois, semblait-il que la chose avait son importance. Je fumais, ma
deuxième cigarette à peine commencée, regardant la mer devant moi. Je devais
plisser les yeux pour les empêcher de griller sous la réverbération du soleil
radieux sur les flots. Ils ondulaient visiblement agités à perte de vue,
partout à la fois, en masse compacte et bleue foncée. Le vent soufflait plutôt
fort, ça me fouettait le visage, balançais mes cheveux dans tous les sens, ça
faisait griller ma clope plus rapidement. J’essayais divers moyens pour
l’abriter, la mettre à couvert de cette entité vénérable. Mais elle connaissait
bien le coup et s’infiltrait dans des interstices inimaginables.
Il était encore tôt et le soleil
d’octobre me réchauffait complaisamment et j’appréciais la gratuité de son
service. Je n’irai pas travailler aujourd’hui, je poserai un jour de
récupération, ou bien un congé payé dans le pire des cas. Une petite journée de
pose dans cette semaine étriquée me fera le plus grand bien, les gens ne me verront
pas et tout le monde se portera mieux ainsi. Je préférais amplement observer
les braves travailleurs honnêtes ; il y en avait un grand nombre ici, au
bord de la plage. Les restaurants se préparaient au grand ballet du midi, puis
recommenceraient le soir. Finalement je me détournais, c’était d’un ennui
assommant. Si je regardais cela trop longtemps, je sombrerais dans un profond
sommeil.
Je devais être bien éveillé pour
mon rendez-vous. J’étais arrivé longtemps en avance, je repérais les lieux,
pendant que les voitures fusaient dans mon dos, dans de longs vrombissements.
Elles se dirigeaient majoritairement vers le centre financio-boursier situé à
l’est de la ville, par rapport à moi évidemment. Je tournais la tête et je
pouvais le voir, avec ses tours infernales, dressées comme des piquets
s’élevant au-dessus de la mer, faisant joujou avec le ciel, à qui va le plus
haut, mais ils perdaient absolument toujours. Quelle merveilleuse animation
devait y régner ! J’allais rarement là-bas, par dégout, parce que je n’avais
rien à y faire. Seuls des impératifs létaux m’y contraignaient. Le travail y
était sacrément difficile, il fallait des heures de palabres, d’esquive, de
complaisance mièvre pour se défaire, s’acquitter de tâches usuelles. Une
journée passée dans les gorges profondes de ce monde bétonné et vitreux forçait
chez moi de longues nuits de rétablissement. Bien sur je continuais de
travailler, je ne pouvais pas m’inventer des prétextes aussi souvent. Mon
patron aurait sentit anguille sous roche…J’occupais un poste agréable par sa
simplicité et sa tranquillité. Pour l’instant je ne demandais pas plus. Plus
tard je me pencherais peut-être sur mon destin pécuniaire, mais jusque là je
n’avais jamais été dans le besoin, en grande partie grâce à des rendez-vous comme
celui qui allait avoir lieu.
L’heure approchait. En général,
les gens étaient en retard à ce genre de rendez-vous. Ma cigarette achevait de
se consumer, j’allais bientôt bruler le filtre, je la lançais donc à la flotte.
Je me foutais royalement de ce que pourrait brailler un écologiste. Il fallait
encore que j’attende. Pour se faire j’ouvre mon paquet de clopes. Vide…Pour ne
pas abuser et me faire enguirlander, je marche jusqu’à une poubelle grise,
surchauffée par le soleil qui approche lentement de son zénith. Une fois
l’affaire achevée, je retourne à mon perchoir, dans ma contemplation. Il y a de
plus en plus de vent au fur et à mesure que l’on arrive vers midi, c’est
souvent ainsi dans cette région. L’air marin, iodé salé, fatigue mes cheveux,
il faudra que je me les lave.
Les gamins du quartier se
trémoussent sur la plage et autour, disposant de fabuleux toboggans luisant au
soleil et de divers outils de divertissement. Ils sont joyeux. Heureux sont les
simples d’esprit, les naïfs. Ils ont bien le temps pour comprendre et
apprendre. Ils apprennent surement déjà, de plus en plus rapidement disent les
scientifiques, à l’aide d’études poussées. Je me rappelle que nous sommes un
samedi matin. C’est pour ça que tous ces idiots de bambins s’agitent de partout,
descendent dans les rues, armés de ballons, ronds en général, avec une fougue
déprimante. Samedi, je ne travaille pas normalement, je n’aurais pas à inventer
une fausse-excuse pour mon absence, puisque qu’il n’y aura pas d’absence.
A vue d’œil, il doit bien y
avoir deux cents enfants, répartis entre les différentes aires : plage,
jardin, terrain de sport. La zone est vraiment bien équipée pour ces jeunes
esprits sportifs et innocemment volontaires. Faut-il les trouver mignons ou
bien les détester ? La question me fatigue, tôt ou tard des statisticiens
nous dirons bien dans quelle tranche il vaut mieux se situer.
« Soixante-huit pour cent des adultes adorent les enfants ».
Parfait ! J’adore les enfants. Comme ça personne ne viendra me casser les
pieds pour ça. Surtout ne rien dire de déplaisant à personne, telle était ma
devise. Toujours savoir ce qu’il faut dire dans quelle situation. Ainsi, pas
d’ennui.
Pendant que les enfants
faisaient leurs étirements, que ce soit dans le sable, l’herbe ou le goudron
bien dur, les mères papotaient, en petits groupes bien sociaux, ou parfois
d’une fenêtre à l’autre, tout en veillant d’un œil alerte sur leur digne
progéniture. Visiblement elles aussi elles adorent tout. Mais il est aussi à
peu près sur que, une fois parvenue dans leur demeure commode, elles se
permettront de dresser un tableau bien noir, satyrique à souhait, de toutes
personnes rencontrées durant leur escapade matinale. La plupart des gamins âgés
de cinq à dix ou onze ans, développent une bonne fraternité éphémère, puisque
facilement créée, tandis que leurs mères s’esclaffent hypocritement. Je vois
tout ça d’un très mauvais œil, d’autant plus que je n’ai plus de clope et que
je poirote là depuis bientôt une heure.
Oubliant mes petits tracas
personnels, je me redresse, ébroue mon dos un peu endolori par ma position
attentiste. Mon coude est tout rouillé, fatigué de porter la moitié du poids de
mon corps. Je traverse l’esplanade plantée de grands arbres diffusant une ombre
sympathique bien pratique pour l’après-midi, mais je ne sortais généralement
pas l’après-midi, je me reposais avant le soir. Le marbre blanc, ou
simili-marbre, fait miroiter avec une violence blanche les rayons solaires. Un
peu à tâtons, je continue ma lente traversée. Visiblement conscients de ma
cécité partielle, les gens s’écartent de mon passage. C’est admirable, je les
en remercie bien. J’aimerais bien que les voitures s’arrêtent un bon coup, pour
me laisser m’aventurer sur cette rue monstrueusement large. Même pas la peine
de se fatiguer, elles ne cesseront jamais leur défilé mécanique, si elles font
une pause elles meurent je présume. Elles frôleraient l’implosion/explosion. En
fait elles ne s’arrêtent pas par respect envers la population alentour ;
une explosion en entrainerait probablement une pléiade d’autres voisines et,
petit à petit, des milliers d’enfants joueurs et polissons seraient incinérés.
La tôle froissée s’enfoncerait dans leur jeune chaire immaculée et, à la vue du
sang, les génitrices bavardes s’évanouiraient sans scrupules, laissant le sang
de leur sang se vider lentement sur la chaussée.
Je ne sais pas combien de temps
je suis resté à poiroter piteusement devant la large avenue, le regard vide
vitreux, perdu sur les capots des bagnoles. Le trottoir opposé m’appelle d’un
doux chant, tandis que je m’enivre de soleil et de particules fines. Oubliant
un peu la prudence qui m’habite ordinairement et qui fait en grande part ma
personnalité tranquille et un peu misanthrope, je m’élance. Bien évidemment,
les gens dans leur caisse ralentissent enfin, m’esquivent, freinent, s’énervent
salement derrière leur pare-brise. Je ne leur en veux pas, tant qu’ils ne me
touchent pas, que je reste en vie, qu’on n’attaque pas mon intégrité physique. Franchissant
donc tous ces obstacles qui barraient ma route aventureuse, je parviens de
l’autre côté, mission achevée avec brio.
Je jette un dernier coup d’œil
sur la zone. Personne qui m’intéresse, je devrai encore attendre, à mon plus
grand malheur. Le soleil brille cette fois sacrément haut, les gens commencent
à affluer dans les restaurants, bars…J’entre m’acheter des cigarettes, je
regarde ma monnaie et me procure grâce à elle, deux paquets. Je ressors,
m’enfonce à nouveau dans ce monde hostile et dangereux. Grâce à un
embouteillage monstre né pendant ma petite emplette, le trajet dans le sens
inverse se fait sans encombre. Je retourne aussitôt à mon poste d’observation. Une
heure et quart de retard. Pourtant on m’avait bien dit…
Et voilà que soudain s’amène un
gars. Je le reconnais tout de suite, il était avec moi pendant mes deux
dernières années d’études, ce type se disait féru d’art et de littérature mais
avait l’ouverture d’esprit d’une huître, pour peu qu’elle est en ait une. Il
charriait avec lui de nombreux principes de savoir-vivre assez intolérants,
c’était une sorte de prud’gentil-écolo. Tout lui faisait peur, tout était
source d’ennui pour sa personne et il voulait que chaque personne dans cette
ville partage ses petits tracas, que le monde entier souffre de ses maux dérisoires.
On le surnommait Pick, je ne connaissais pas son vrai prénom. Pick estimait que
le summum de la classe était de ne pas fumer, de manger dix fruits par jour, de
courir entre midi et deux.
Il m’avait vu, c’était évident,
je ne lui échapperais pas, j’étais fait comme un rat. Dans un petit espoir je
me retourne, comme si je l’avais pas reconnu, je regarde par de-là la plage, la
ville est toujours là, avec ces immeubles grouillants de cafards condamnés à
mourir. Ils périront dans leurs tubes de verre, moi contemplant de loin, une
cigarette à la bouche, quand cette putain de presqu’île dérivera lentement et
inexorablement, vers l’océan, rappelée par ses maîtres. Pick continue
d’avancer, rien ne l’arrête, ni le vent ni les gens qui l’entourent. Il a fière
allure avec sa belle carrure musclée face à moi. Mais je ne me fais pas de
bille, j’en maitrise des bien plus costauds et bien plus cons. Si il venait à
perturber mes plans, à parasiter ma vie d’un peu trop près, je lui casserai sa
bonne gueule de blanc-bec, et lui ferait bouffer ses dents au passage. C’était
comme ça, j’avais de temps à autre des petites pensées malsaines et haineuses,
mais je ne passais à l’acte que lorsqu’il n’y avait plus aucune alternative de
secours, qui en général est plus pacifiste.
Cette fois c’est terminé, je
n’ai plus d’autre choix que d’affronter ma tragique destinée. Pick est là,
juste en face de moi, avant qu’il parle je sors une clope d’un air savant, rien
que pour le faire bisquer. Il attaque dard-dard.
-Yeah, mec ! Comment tu
vas ? ca fait tellement longtemps.
-J’me porte comme une fleur mon
gras, et toi, ca va ?
-Mais oui…Tu bosses toujours
comme… ?
-Ouais ça a pas changé tu sais,
on a ce qu’on mérite n’est-ce pas ? Mais je m’en fous, ca me plait parce
que je branle rien alors…
-T’as pas changé, ca fait
quoi…un an qu’on s’est pas vu. Ca fait bizarre, de te trouver là, au milieu de
tout ce monde.
-Ouais ! Ca me fait bizarre
à moi aussi. Mais j’attends quelqu’un là, c’est plutôt important si j’ai bien
compris. Mais bon, ça fait bien une heure et demi que je poirote ici.
-C’est qui ?
Là, j’émets un regard vitreux
qui ne laisse entrevoir aucun espoir de réponse, le débat à ce sujet est clôt.
S’installe dès lors un petit sentiment de gêne réciproque, d’ennui sanglant dans
mon corps. C’est fou ce que retrouver ce genre de personne est chiant. Je
continue de fumer, je n’espère plus qu’une chose, son départ, ET TOUT DE
SUITE ! Non !
-Tu continues toujours de fumer…
-Non, c’est faux.
-Tu te fous de ma gueule ?
-J’oserais pas !
-T’es vraiment con comme gars,
regarde toi, j’te préférai avant.
-J’te préférais embryon…
Le discours devient totalement
improductif et vire au pugilat gratuit. Visiblement échaudé, Pick se trouve une
verve inconnue mais douloureuse. J’embraye, je vais le faire partir ce con.
-Comme ça tu parlais pas, ça
faisait du bien…
-Putain, t’es qu’un
pov’con ! Tout ce que tu m’dis me passe tellement loin.
-En effet, je remarque. Tu te
formalises pas, c’est bien ça !
-Tu f’rais mieux d’arrêter de
fumer ! Ca t’économiserait une mort lente et douloureuse !
-Ca m’économise une vie lente et
douloureuse. Faut voir les aspects positifs.
Il hausse les sourcils. Je me
retourne, m’accoude une fois de plus, attends, tranquille, ragaillardi par
cette petite échauffourée. Je pense que Pick s’est barré. Je l’ai plus revu,
c’était bien mieux ainsi.
Mon intention est soudainement
attirée sur ma gauche, l’instinct. Je vois disparaître, vers la petite jetée
traditionnelle, un homme d’une soixantaine d’années. Oh putain ! Je pars
en courant, je le rattrape, je reste un peu en retrait. C’est lui, le
rendez-vous va enfin avoir lieu, la rencontre sera saisissante. Je visionne les
alentours, tout le monde est attablé, les voitures continuent de circuler,
imperturbables fourmis, il n’y a plus de gamins sur la plage, quelques gens
encore attardés sur la plage, à se faire dorer. Tout le monde pourrait me voir,
s’il le voulait. Mais j’étais fondu et invisible dans ce monde aveugle. J’avais
la plus belle couverture de tout les temps, des milliers de témoins affamés,
cons, lubriques, fatigués, pantouflards…
Je descendis l’escalier final
qui me séparait de ma cible. Je ne faisais plus aucun bruit, j’étais réveillé.
Je le vois de dos, il ne se doute de rien. Le chien se retourne, grogne, se
cache dans les jambes du gars.
Je sors mon M9, je visse
tranquillement le silencieux :
-Richard Edkinson ?!
Il se retourne, sacrément
surpris de se faire apostropher comme ça, sur une jetée. Quelle tronche il me
tire, grosse panique, pourtant j’ai pas l’air si méchant dans le fond. Je ne
fais toujours pas l’objet d’une enquête fédérale…
Il a pas l’air dans son
assiette, je prends les devants…
-Vous êtes en retard. J’ai
attendu une heure et demi.
Je tire, deux fois pour être
sur. Il choit lamentablement dans la flotte et ne remonte pas. Ca fait
sploutch. Le chien me regarde d’un air mélancolique et accusateur, puis détale
en vitesse, trop apeuré par mon copain semi-automatique. Il n’y avait plus
d’alternative.